Ce que vous avez reçu, et à quel stade vous êtes
Une ligne du Grand Paris Express, un prolongement de tramway, une zone d'aménagement concerté, un élargissement de route départementale, un bassin de rétention : en Île-de-France, des centaines de propriétaires reçoivent chaque année un courrier recommandé qui leur propose un prix pour un bien qu'ils n'ont jamais mis en vente. Ce courrier est l'offre d'indemnité de l'expropriant. Il arrive souvent après des années de rumeurs, parfois après une première proposition amiable restée sans suite, et presque toujours avec un montant que le propriétaire trouve trop bas.
Une expropriation se déroule en deux temps, et il faut savoir dans lequel on se trouve. La phase administrative décide qu'on prendra le bien : enquête publique, déclaration d'utilité publique (DUP), enquête parcellaire, puis arrêté de cessibilité qui désigne précisément votre parcelle. La phase judiciaire décide à quel prix : c'est là qu'intervient le juge de l'expropriation, un juge du tribunal judiciaire, qui transfère la propriété par ordonnance et fixe l'indemnité si personne ne s'est mis d'accord. Service-public détaille ces étapes dans sa fiche sur la procédure d'expropriation.
Ce guide traite de la seconde phase : le prix. Contester le principe même du projet relève du juge administratif, dans des délais courts (deux mois à compter de la publication de la DUP ou de la notification de l'arrêté de cessibilité), et c'est un autre combat. Si votre maison n'est pas expropriée mais qu'elle se fissure à cause d'un chantier public voisin, la logique est encore différente : elle est développée dans le guide sur les fissures causées par des travaux publics, et le bon réflexe avant l'ouverture du chantier est un constat de l'état de la maison avant travaux.
Lire l'offre poste par poste, pas seulement le total
Le principe est posé par l'article L. 321-1 du code de l'expropriation : les indemnités couvrent « l'intégralité du préjudice direct, matériel et certain causé par l'expropriation ». Une offre sérieuse ne se résume donc pas à un prix au mètre carré. Elle distingue une indemnité principale, qui correspond à la valeur du bien, et des indemnités accessoires, qui réparent tout ce que la perte du bien entraîne autour. Le premier travail consiste à vérifier que chaque poste est là, et que chacun repose sur une base vérifiable.
Offre d'indemnité, maison individuelle
Exemple fictif · structure habituelle d'une offre
- 1Indemnité principale : 104 m² × 3 650 €, bien libre379 600 €
- 2Indemnité de remploi38 960 €
- 3Frais de déménagement, forfait2 500 €
- 4Clôture, portail, abri de jardinnon chiffré
- Total proposé421 060 €
- 1La surface et le prix unitaire. D'où vient le prix au mètre carré ? Quelles ventes, de quelle date, dans quelle rue ? La surface retenue inclut-elle le sous-sol aménagé, le garage, la véranda ?
- 2Le remploi. Il couvre les frais pour racheter un bien équivalent. Il se calcule en pourcentage de l'indemnité principale : s'il est faible, tout le reste l'est aussi.
- 3Le forfait. Des frais réels justifiés par des devis peuvent remplacer un forfait trop bas.
- 4Le poste oublié. Tout élément qui a une valeur et disparaît avec le bien doit être chiffré, ou intégré à la valeur principale.
Montants inventés pour l'exemple. L'ordre de grandeur de chaque poste dépend du bien, de son occupation et des pièces que vous produirez.
Le jugement doit d'ailleurs distinguer, pour chaque personne indemnisée, l'indemnité principale et les indemnités accessoires. Une offre qui ne donne qu'un chiffre global ne permet pas de discuter : il faut en demander le détail par écrit, avec les références des ventes utilisées. C'est aussi le moment de rassembler vos propres pièces : titre de propriété, plans, factures de travaux des dix dernières années, diagnostics, taxe foncière, et pour un bien loué, le bail et les quittances.
Le mois qui suit l'offre : ce qui se joue vraiment
L'offre vous invite à répondre dans un délai d'un mois : soit en l'acceptant par écrit, soit en faisant connaître le montant détaillé de votre propre demande. Ce délai ne vous fait pas perdre vos droits si vous le dépassez, mais il ouvre la porte au juge. L'article R. 311-9 du code de l'expropriation prévoit qu'à défaut d'accord dans ce mois, le juge peut être saisi « par la partie la plus diligente ». En pratique, c'est presque toujours l'expropriant, et il arrive devant le juge avec son offre comme seul chiffre sur la table.
Ce mois sert donc à une chose : produire un contre-chiffre argumenté. Une réponse du type « votre offre est insuffisante » ne pèse rien. Une réponse qui dit « la valeur est de 4 250 € le mètre carré, pour telles raisons, au vu de telles ventes, et voici les postes accessoires que vous avez omis » fixe le cadre de toute la suite. Le même article impose ensuite aux parties de constituer avocat devant le juge de l'expropriation : l'avocat plaide, l'expert apporte la matière chiffrée.
- Demander par écrit le détail de l'offre et les termes de comparaison utilisés.
- Faire mesurer les surfaces et décrire l'état réel du bien, travaux récents compris.
- Rechercher les ventes comparables et les actualiser (voir plus bas).
- Chiffrer chaque indemnité accessoire avec des justificatifs.
- Répondre dans le mois avec un mémoire chiffré, avant que le juge ne soit saisi sur la seule base de l'offre.
Deux dates différentes pour évaluer le même bien
C'est le point le plus mal compris des dossiers d'expropriation, et celui qui fait le plus varier les montants. L'article L. 322-2 du code de l'expropriation sépare deux questions. La première : à quel prix ? Les biens sont estimés à la date du jugement de première instance, donc aux prix du marché de ce moment-là. La seconde : quel bien ? On ne retient que l'usage effectif qu'il avait à une date plus ancienne, dite date de référence.
Date de référence
Ce qu'était le bien
Un an avant l'ouverture de l'enquête publique, dans le cas général. Pour les projets soumis au débat public, dont ceux de la loi relative au Grand Paris, c'est le jour où le dossier du débat a été mis à disposition du public. Dans une ZAC, cela peut être la date de l'acte qui crée la zone.
Elle fixe l'usage : habitation, local d'activité, terrain à bâtir ou non, et les règles d'urbanisme qui s'appliquaient.
Date du jugement
Combien il vaut
Le juge applique les prix du marché au jour de sa décision de première instance. Une offre calculée sur des ventes anciennes doit donc être actualisée, à la hausse comme à la baisse.
Mais les hausses de valeur provoquées par l'annonce du projet lui-même sont exclues, même si des ventes les constatent.
La dernière phrase compte beaucoup autour des futures gares. Un quartier dont les prix ont monté parce qu'une gare y a été annoncée ne permet pas de réclamer cette plus-value : le texte écarte les changements de valeur provoqués par l'annonce des travaux, par la perspective de nouvelles règles d'urbanisme ou par des travaux publics réalisés dans les trois ans précédant l'enquête. À l'inverse, un quartier dont les prix ont baissé parce que tout le monde sait qu'il va être démoli ne doit pas non plus servir de référence à la baisse. Dans les deux cas, le bon comparable est un bien comparable hors de l'influence du projet.
Pourquoi une offre fondée sur des ventes anciennes se discute
Entre l'arrivée de l'offre et le jugement, il s'écoule souvent un à deux ans. Sur cette période, le marché francilien a connu des mouvements importants. Les indices Notaires-Insee des prix des logements anciens le montrent sans ambiguïté : après une hausse continue jusqu'en 2022, les prix ont reculé d'environ 10 % en deux ans dans la plupart des départements d'Île-de-France, avant de se stabiliser.
Prix des logements anciens en Île-de-France, 2015 à 2026
Indices Notaires-Insee, base 100 en moyenne 2015, séries corrigées des variations saisonnières, valeur au 4e trimestre de chaque année puis au 2e trimestre 2026.
Faites glisser le graphique vers la gauche pour voir 2026.
- Paris, appartements
- Seine-Saint-Denis, ensemble
- Île-de-France, ensemble
Source : Insee et notaires d'Île-de-France, indices des prix des logements anciens (séries 010567013, 010567041 et 010567079), données publiées en 2026.
Ce graphique ne dit pas qu'une offre est trop basse ou trop haute. Il dit qu'une vente de 2021 n'est pas un prix de 2026. Un expropriant qui s'appuie sur des ventes signées au sommet de 2022 et un jugement rendu en 2026 n'aboutissent pas au même montant. Un propriétaire qui brandit des ventes de 2022 pour contester une offre de 2026 se trompera de la même façon. Chaque terme de comparaison doit être ramené à la date du jugement, et ce raisonnement doit être écrit dans le mémoire, pas seulement évoqué à l'audience.
Les ventes qui font le prix : lesquelles retenir, lesquelles écarter
Le juge de l'expropriation raisonne presque toujours par comparaison : il cherche des ventes récentes de biens semblables, dans le même secteur, et en déduit une valeur. Le représentant de l'administration fiscale qui intervient dans la procédure, le commissaire du Gouvernement, doit d'ailleurs donner dans ses conclusions les références de tous les termes de comparaison sur lesquels il s'appuie, et indiquer pourquoi il a écarté les autres (article R. 311-16). Ces conclusions vous sont notifiées au moins huit jours avant la visite des lieux, et vous pouvez y répondre par écrit jusqu'à l'audience.
Vous pouvez consulter vous-même les ventes des dernières années sur l'application publique Demandes de valeurs foncières, qui recense les mutations publiées par les services fiscaux. Mais une vente n'est pas un comparable du seul fait qu'elle est proche : il faut vérifier qu'elle porte sur un bien de même nature, de même époque, dans un état voisin, et qu'elle n'est pas elle-même influencée par le projet.
Cinq ventes pour une maison de 104 m² : le tri d'un évaluateur
Exemple fictif construit sur la méthode, montants ramenés à la date du jugement.
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Vente A · même rue
4 180 €/m²
Maison des années 1930, 98 m², jardin, vendue libre il y a dix mois.
Retenue : même nature, même époque.
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Vente B · 600 m
4 320 €/m²
Pavillon de 110 m², rénové, hors du périmètre du projet.
Retenue avec abattement pour l'état.
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Vente C · même îlot
3 400 €/m²
Cédée à l'expropriant à l'amiable, sous la menace de la procédure.
À discuter : prix influencé par le projet.
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Vente D · 300 m
5 600 €/m²
Appartement neuf de 62 m² en face de la future gare.
Écartée : autre nature, effet gare.
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Vente E · 1,1 km
3 950 €/m²
Maison de 101 m², travaux à prévoir, vendue il y a deux ans puis actualisée.
Retenue après actualisation.
La vente C illustre un piège courant. Les acquisitions amiables faites par l'expropriant dans le secteur sont souvent citées comme références, alors qu'elles ont été conclues par des propriétaires qui savaient qu'ils seraient expropriés de toute façon. Le code permet au juge d'en tenir compte, notamment lorsqu'elles concernent une large part des propriétaires, mais elles ne valent pas une vente libre sur le marché : leur poids se discute. Pour aller plus loin sur les méthodes d'évaluation, par comparaison, par capitalisation du loyer ou par le coût de reconstruction, notre guide sur l'expertise immobilière en succession et en indivision les compare sur des cas concrets. Le métier est décrit dans la fiche du glossaire consacrée à l'expert en évaluation immobilière.
Devant le juge de l'expropriation : visite, conclusions, audience
Le juge est saisi par un mémoire adressé en recommandé au greffe du tribunal du lieu du bien. La procédure est écrite : chaque partie dépose ses mémoires et ses pièces. Puis vient le moment le plus concret du dossier, le transport sur les lieux. Le juge se déplace, en principe dans les deux mois de son ordonnance, avec le commissaire du Gouvernement, l'expropriant et vous. Il voit la maison, le jardin, l'état des pièces, la rue. C'est le moment de montrer ce qui ne figure sur aucun plan : la charpente refaite, la chaudière neuve, l'isolation des combles, la qualité de l'environnement.
L'audience suit, puis le jugement qui fixe les indemnités. Il peut être frappé d'appel dans un délai d'un mois à compter de sa notification, devant la cour d'appel, comme le rappelle la fiche de service-public sur les recours des personnes expropriées. L'expropriant doit ensuite payer ou, en cas d'obstacle, consigner l'indemnité ; ce n'est qu'après ce paiement qu'il peut prendre possession du bien.
Un point souvent confondu : le juge de l'expropriation n'est pas un expert judiciaire. Il n'ordonne pas une expertise comme le ferait un juge des référés dans un litige de construction, dont le fonctionnement est expliqué dans le guide sur l'expert judiciaire immobilier. Il se forge sa conviction sur la visite, sur les conclusions du commissaire du Gouvernement et sur les pièces des parties. Si vous n'apportez pas votre propre évaluation écrite, il ne dispose que de celle de l'administration.
Ce que l'on oublie de réclamer
Dans les dossiers que nous voyons, l'écart le plus fréquent ne porte pas sur le prix au mètre carré mais sur ce qui manque autour. La fiche de service-public sur les droits des personnes expropriées liste les principales indemnités accessoires ; voici celles qui disparaissent le plus souvent des offres.
- L'emprise partielle. Quand le projet ne prend qu'une bande de terrain, la partie qui vous reste perd souvent de la valeur : jardin amputé, accès modifié, vis-à-vis sur un chantier puis sur une voie. Cette dépréciation du surplus se chiffre à part, et relève de la même logique que la décote immobilière.
- Les frais réels. Déménagement, double loyer, garde-meubles, réinstallation : sur justificatifs, ils peuvent dépasser le forfait proposé.
- Les occupants. Un locataire a droit à des indemnités propres, et les occupants de locaux d'habitation doivent recevoir des propositions de relogement.
- Les droits pour plus tard. Si le bien n'a pas reçu la destination prévue dans les cinq ans, l'ancien propriétaire peut en demander la rétrocession, dans un délai de trente ans après l'ordonnance d'expropriation.
Ce qu'apporte une contre-évaluation indépendante
Le commissaire du Gouvernement et l'expropriant disposent de services spécialisés et de bases de ventes complètes. Face à eux, le propriétaire arrive souvent avec un souvenir de prix et une impression. Une expertise amiable à votre initiative rééquilibre le dossier : visite complète et relevé des surfaces, description de l'état et des travaux avec factures, sélection motivée des ventes comparables et actualisation à la date probable du jugement, chiffrage de chaque indemnité accessoire.
Le rapport est remis à votre avocat pour être joint au mémoire en réponse, et l'expert peut vous accompagner lors du transport sur les lieux pour montrer au juge ce qui justifie l'écart. Plus il intervient tôt, idéalement dans le mois qui suit l'offre, plus son chiffre structure la discussion. Un chiffre produit tardivement, après les conclusions du commissaire du Gouvernement, doit d'abord déconstruire celles-ci avant de convaincre.


